Par Jean-Michel
Le Chef d'Orchestre
d'après Le Figaro
Le chef d'orchestre est une invention récente: à l'époque baroque et classique, le premier violon suffit. C'est au XIXe siècle, avec l'augmentation du nombre de musiciens et leur éloignement dans l'espace, que la présence d'un coordinateur se révèle indispensable, en même temps que l'écriture musicale se complexifie. Les changements de rythme du Sacre du printemps n'exigent pas la même technicité qu'une symphonie de Mozart. De batteur de mesure, le chef devient interprète, à ceci près qu'il ne produit pas le son !
Son moyen d'expression? Le geste. Un mystère pour beaucoup de spectateurs, qui entendront une fausse note du piano mais ne verront pas si le chef donne un faux départ ou fait des moulinets parce qu'il est perdu, surtout s'ils se laissent séduire par une belle gestuelle. Le geste est un moyen, non une fin ! Il existe des classes dans les conservatoires, mais la direction ne s'apprend pas dans les écoles. On y acquiert un savoir-faire: battre la mesure, donner un départ, mais si cette grammaire de base est nécessaire, elle est loin d'être suffisante. Pierre Boulez s'est forgé seul son langage gestuel, fait de souplesse et de clarté, sans le secours visuel de la baguette. Nombre de maestros du passé, de Furtwängler à Munch, avaient une précision toute relative: cela ne les empêchait pas d'entraîner les musiciens sur des sommets. Car le chef est avant tout un transmetteur d'énergie. Impératif pour être suivi par les musiciens: avoir «le bras». Or tout le monde ne l'a pas !
Le geste a une fonction double: aider les musiciens, et traduire l'intention musicale.
Certaines écoles visent la sobriété: Richard Strauss considérait l'usage de la main gauche comme du «mauvais théâtre», Mravinsky déclenchait une tempête avec le petit doigt. Certains ont créé une chorégraphie esthétique, comme Karajan qui sculptait la matière sonore. Carlos Kleiber semblait faire naître la musique dans l'instant, avec une grâce aérienne. Seiji Ozawa danse au pupitre avec une souplesse féline: c'est tout son corps qui communique avec l'orchestre. Avec ses gestes apparemment flous, Gergiev décuple l'attention des musiciens: tout passe par le regard. Sans parler de l'importance du travail effectué en répétition…
Main droite, main gauche
La battue
La main droite est souvent considérée comme celle du cerveau. Elle tient la baguette, mais de plus en plus de chefs s'en passent. Elle donne la pulsation rythmique et bat la mesure, à deux, trois, quatre temps… Ou des subdivisions plus complexes. On guettera certaines battues difficiles («Danse sacrale» du Sacre du printemps, «Bacchanale» dans Daphnis et Chloé) pour voir si le chef se trompe ! Boulez et Maazel ont les battues les plus infaillibles. Mais il faut parfois cesser de battre pour laisser la phrase musicale chanter et respirer !
La levée
Pour donner l'attaque du premier temps de la mesure, la baguette s'abaisse. Mais avant d'abaisser le bras, il faut l'avoir levé : moment clé, qui permet aux vents de prendre leur respiration, aux cordes de mettre leur archet en mouvement, à tous d'anticiper le tempo. Bruno Walter considérait que savoir donner une levée est la seule condition pour être chef (le célèbre «pom-pom-pom-pom» du début de la 5e de Beethoven commence par une levée, véritable piège qui oblige à trouver le geste adéquat pour faire démarrer tout le monde ensemble).
La main gauche
Réputée la main du cœur, elle permet de donner des indications expressives (vibrer, chanter), mais aussi de phrasé (plus lié, plus détaché), de dynamique (plus fort, moins fort), tout en donnant à chaque pupitre ses entrées. Claudio Abbado a la main gauche la plus élégante de notre époque.
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